Publié par La Grande Famille

Quand nous arrivons en début d’après-midi, la cueillette des olives a déjà démarré dans un beau soleil d’automne et un air léger et frais. A peine le temps de se saluer qu’on a un panier en main et la tête dans les oliviers, en conversant avec les amis qu’on ne distingue qu’en partie à travers les branches et les feuilles. C’est assez obsédant la cueillette des olives, on démarre tranquillement, puis on est obnubilé par l’idée de vider l’arbre de ses fruits, alors qu’il faut en laisser pour les grives. Sagesse provençale !

En tout cas, bonne entrée en matière pour célébrer la paix.

Marie accueille simplement et chaleureusement des arrivées en ordre dispersé, le temps de flécher le chemin jusqu’à ce havre de paix posé au fin fond des bois. Des cabanes perchées un peu partout et des refuges insolites dont on ne devine pas forcément l’usage, il y a certainement de petits et de grands rêveurs dans les lieux, des bâtisseurs poètes et inspirés. En fond musical, un âne brait à intervalles réguliers, réclamant bruyamment sa pitance.

Un goûter d’accueil avec cafés, thés, gâteau aux fruits encore tout chaud du four. Et une première découverte de l’atelier de peinture où nous allons pouvoir nous installer, gigantesquement étendu, éclairé de jour et de nuit d’une chaude lumière. Des pinceaux, des toiles, des cartons à dessin, des chevalets et ce grand truc où l’on fait passer son pouce et qu’on tient ainsi dans sa main pour mélanger les couleurs, une (je l’ai sur le bout de la langue). De grandes baies vitrées lumineuses et de petites fenêtres carrées en forme de cadres, si claires qu’on dirait qu’il n’y a pas de vitre du tout et que le dehors est partout dedans.

Déjà les ateliers s’organisent alors que Marien, en « guest star », après une courte apparition, s’éclipse déjà pour rejoindre les plateaux d’une scène impatiente de ses envolées oratoires. La physique gravitationnelle expérimentale pour les nuls, qui nous est expliquée à grands renforts de démonstrations par Patrick, passionne quelques curieux, rigolant à qui mieux mieux de se retrouver plongés plusieurs années en arrière et un peu perdus dans ces formules ésotériques couchées sur le tableau. Accélération, rotation, forces, vitesse, masse, gravité, limites, tangentes, quel vertige quand le pendule oscille. A la fenêtre derrière le tableau, Manon et Aziz font les pitres ce qui n’aide pas à se concentrer, mais Christophe veille, dépassant la physique conventionnelle avec des concepts de relativité générale et restreinte, tu vois quand tu lances une cacahuète en l’air dans un train, elle te retombe dessus, alors que le train avance à 300km/h. Boris n’a pas résisté à cette avalanche d’équations et de concepts, il a sombré direct en sommeil paradoxal sur le canapé après avoir dessiné d’incroyables mots pêle-mêle à s’en être lui-même emmêlé les pinceaux.

S’ensuit sur une proposition d’Aziz un atelier de danse pour tous qui permet de toucher du corps comment l’écriture peut mener à la danse. Sur des thèmes inspirés de Pina Bausch, deux équipes s’affrontent après que chacun a écrit sur un bout de papier une phrase pour exprimer « ce qu’il y a derrière son mur », phrase qu’il doit ensuite mimer en dansant de façon synchronisée avec son équipe, l’autre équipe devant deviner quelle phrase est en train d’être mimée, si vous n’avez pas tout compris, c’est normal. L’atelier réunit presque tout le monde, y compris deux magnifiques molosses au poil luisant et à la queue en forme de brosse à peinture, et donne lieu à des chorégraphies sérieuses, inspirées, cocasses, torturées, touchantes, qui laissent une sensation de bien-être partagé et de communion. Les phrases recueillies par sieur Aziz sont dactylographiées sur sa petite machine et sont gravées ce faisant sur papier calque, puis collées en transparence dans l’entrée de l’atelier.

 

 

19 heures approchant, la famille Noël fait part en public de ses divergences sur l’heure du repas, Hervé à l’esprit pratique ayant déjà entrepris de dresser le buffet à l’extérieur sous un immense auvent propice à festoyer à l’abri, tandis que Sophie pense que l’on va pas manger à l’heure des maisons de retraite tout de même et qu’elle milite pour un apéro en bonne et due forme, un vrai combat quoi, pas comme d’habitude, d’autant qu’un vin chaud parfumé préparé par Manon en atelier intimiste (en cuisine) mijote sur le feu. 

L’apéro se met en place vaillamment, victuailles à foison, ripaille en prévision. Une scène ouverte germe doucement d’improvisations soudaines, Monique haranguant les musiciens assoiffés pour les faire se détacher du comptoir pour un peu s’y mettre et l’accompagner, elle aimerait se sentir moins seule dans ce ring où elle se jette courageusement avec son blues rugueux et encanaillé qui accroche son monde. La mayonnaise prend, on croirait pas que ça peut le faire, du blues avec un violon et une clarinette, et bien si.

Avant que la scène ouverte ne dévoile les incroyables talents du soir, Manon, Norbert et Kévin proposent une expérience de chant originel qui sort du ventre, mais en en souriant (!), enregistré en live par Sabrina pour envelopper le bébé d’Aurélia et de Guillaume de plein de bonnes ondes. Pas sûr qu’il ait envie de sortir je me dis quand il découvrira nos sons ventraux réunis, c’est là que le sourire intervient pour adoucir ce chœur collectif new age, tendu de bonnes intentions vers un petit être en devenir.   

Aurélien qui a vidé en quantité autant de vin dans son gosier que sur le sol, la table, les chaises, son short, sa chemise, au point qu’il termine en mode paréo, mais veste de costume tout de même, prépare se faisant son one man show, où il se jette comme un forcené, il faut le dire et c’est assez époustouflant. On en rit à s’en fendre la bouche, on s’en émeut à guetter de l’œil la petite larme chez le voisin, on s’offusque de pointes acérées surfant sur la crête, humour tour à tour tendre ou noir, sur le fil du rasoir, pirouettes de funambule, sans jamais qu’on puisse démêler le vrai de l’invention scénique. Le fil de l’histoire, une sorte de « cruedo » tendre et lucide, avec un général 4 étoiles qui porte des pins trop sympa, une mamé dure à cuire qui cache bien son jeu jusqu’au funérarium.

S’ensuit une anecdote juteuse contée par Geoffroy de Nevers à propos d’une jeune femme primo parturiente qui confondait contractions utérines et spasmes intestinaux et qui refusait obstinément de quitter ses toilettes pour se rendre à l’hôpital, son jeune compagnon primo parturient lui aussi, totalement dépassé par la situation manquant de s’évanouir à tout instant. 

Pendant ce temps-là, Marine lance une offensive sur le flanc gauche dans l’atelier avec un cercle de jeux de société qui réunit quelques adeptes, tandis que sous l’auvent les musiciens poussent leur musique trad avec bourrées, scottish et mazurkas pour quelques danses improvisées. Chansons du soir, Manon gratte la guitare, Marie son ukulélé, Aziz tantôt se met à la darbuka, Christophe est sobre, au violon.

La soirée s’étire dans des conversations, entrecoupées de textes forts et de percées militantes.

Sabrina lit avec émotion les textes poignants d’un anonyme qui confronte les images d’Épinal des pays des mille et une nuits dans l’imaginaire collectif et les cruelles réalités de son pays, l’extrême pauvreté, la misère humaine et le désespoir qu’il voit partout autour de lui. 

Marilène a apporté le journal de prison d’une écrivaine féministe peintre prostituée et activiste des années 70. Elle nous en livre quelques extraits traitant de l’enfermement physique, psychique, social qui l’aliène et qu’elle combat, de la nécessité de l’autre pour combattre un autre enfermement, celui plus pernicieux qui referme sur soi.

Sophie a constitué un pot-pourri des plus grands tubes politiques de ces 80 dernières années, depuis les pastilles vieille France jusqu’aux récentes trouvailles sémantiques de la fille de son père pour laver plus blanc que blanc. En synthèse, la France fait que dalle pendant que les réformes et l’ordre s’installent, le tout servi avec de la poudre de perlimpinpin.

Julia et Nico défendent eux aussi les bonnes vieilles traditions de chez nous, en proposant un atelier d’œnologie ludique ou comment esbroufer son monde en débitant tout en buvant le vocabulaire snob de circonstance. On apprend qu’on ne dit pas d’un vin qu’il est acide (pas terrible) mais qu’il est vif et on demande aux musiciens qui réclament encore à boire de déguster tout en mesurant en secondes la caudalie de leur breuvage.  

L’enchainement sur la bonne soupe à la courge que Manon nous a concoctée en son atelier intimiste (en cuisine) est idyllique comme la soupe elle-même l’est, on se régale depuis le moment où on la voit de nos yeux arriver toute fumante (la soupe) jusqu’au moment où elle nous réchauffe le gosier mis en appétence par la dégustation précédente.

Une inconnue de surcroit rousse et en veste à paillettes et ombrelle blanche, fait une irruption soudaine dans la fête. Une inquiétante étrangeté. Elle se meurt d’un lent désespoir qu’elle nous livre en attendant que son amoureux purge sa peine à la prison de Luynes pour un motif inavouable. Il lui écrit depuis sa cellule des lettres surréalistes incompréhensibles, alors qu’elle voudrait tant qu’il lui écrive des mots d’amour évidemment.  

A deux pas, dans l’air frais de la nuit, le petit concerto d’une soliste qui nous entraîne (cela se passe à travers la baie vitrée, elle joue pour elle seule sans nous voir) sur le piano blanc dans des suites d’improvisations où l’on capte avec une gourmandise nostalgique quelques notes d’un album de Yann Tiersen « C’était ici », à moins que ce ne soit « Good Bye Lenin ». A petites touches délicates,  se joue une sonate de fin de soirée.

Peu à peu les départs déchirants se succèdent, ceux-ci ont des chats à fouetter, d’autres des poules à nourrir, les Noël ont fait la paix (la nuit n’aura donc pas été inutile) et ils se sont même entendus pour un départ commun. On ne parlera pas ici de ceux qui ne sont pas venus, qui ont été obligés de passer la soirée avec Kéziah Jones, qui devaient aller acheter des joints de cafetière en Italie ou encore de ces stars surbookées que des foules impatientes réclamaient. Le one man show continue, Aurélien a laissé en partant son briquet spécial. Il fait en même temps porte clé, avec la clé de chez lui attachée donc au briquet. Le dispositif quand on y pense est ingénieux, il permet a priori de s’assurer de ne pas perdre ou d’oublier ou de se faire faucher son briquet, puisque la clé de chez soi y est attachée. On peut ainsi garder sa clé et son briquet ensemble, pour être sûr de rentrer chez soi avec les deux, mais c’est plus compliqué que ça en fait, par exemple, si on oublie son briquet ou si on se le fait piquer, on ne peut plus rentrer chez soi. On téléphone à Aurélien qui fait ah oui, reconnaissant implicitement la limite du dispositif.  

En petit comité des derniers « on est pas couché », nous avons droit lumières toutes éteintes à des joutes sonores poussées à leurs extrémités, accompagnant, magie sublime, Nico et Manon dans l’obscurité, improvisant avec des boules lumineuses fluorescentes, qui s’animent dans une chorégraphie hypnotique, une danse dans le noir à quatre mains et trois boules, qui se mêlent aux instruments, sur un tempo électrisant, violon et darbouka, le tout nous scotche dans un moment hors du temps et nous fait verser dans une rêverie propice au sommeil.

On rejoint l’atelier pour se glisser dans les duvets à même le tapis, les musiciens qui ont beaucoup donné, surtout au niveau des dégustations, ont chacun eux un matelas. Nuit paisible dans les toiles, rien à signaler ou presque, que le doux ronronnement d’un moteur à deux temps, régulier comme un métronome. 

Le lendemain, petit déjeuner de fête, brioches, pains au chocolat, croissants, guêpes, café (commerce équitable producteur local en permaculture solidaire bioéthique et durable). Dans l’atelier de peinture, quelques yogis s’étirent en position Ardah-setu-Bandhâsanat, plus communément connue comme la Posture du Demi-Pont. Assis en rond à se dorer au soleil bienfaisant, en posture du Lézard qui Baille, conversations à moitié endormies, de petits yeux qui se plissent, qui ont veillé bien tard mais au fond desquels on peut apercevoir cette petite lueur qui dit tout le bonheur d’avoir vécu cette nuit de la paix en famille.

Au matin, le souvenir de cette nuit comme un vêtement que l’on porte sur soi, un autre nous nous habille et emboite nos pas.

Un grand merci chaleureux et reconnaissant à Marie pour nous avoir ouvert généreusement sa porte et nous avoir permis de nous réunir pour cette belle nuit de la paix 2017

Un grand merci à tous ceux qui étaient présents chez Marie ou en pensées et qui ont réuni une belle énergie

Dans l’atelier de Marie, une phrase de Gandhi « sois le changement que tu veux voir dans le monde »

 

Adam

Nuit de la paix 2017
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Commenter cet article

Marilène 10/11/2017 09:14

Merci Adam pour ce superbe article. Et vive la nuit de la paix!!!!

Tina 09/11/2017 08:56

Quel beau récit (et long, tant mieux ;) )
Quelles belles photos
Oh c'était vraiment bien, encore, cette année...
Quelle joie de voir tous des visages souriants, et de lire ce beau moment de votre vie.
Bises à tous ! :D

Aziz Boumediene 02/11/2017 11:56

Wouaww !!! superbe récit Adam ! bravo à toi et les autres pour les images et vidéos, c'est plein de belles et bonnes choses.